LE PIRE JOB

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tout ce que mérite un compositeur

Je m'appelle François Sivade, et je compose des mélodies. Été 2011. Quel job d'été allait bien financer mes vacances entre potes ? L'enjeu était de taille : une randonnée en exclusivité avec la SBDP se préparait.

C'est ce que j'ai expliqué dans une grande et respectueuse agence d'intérim, à une ribambelle de vieilles femmes qui sentaient le café et l'excès de travail. Étant compositeur de musique je recherchais du travail, de préférence dans ce domaine, car je ne pouvais pas vivre de mon art. Une semaine après ils me demandaient de repasser les voir.

- On a quelque chose pour vous. Prenez ces chaussures de sécurité, ils passeront vous prendre devant chez vous à 23h pour vous emmener à la salle.

À 22h57, j'arpente la rue Victor Hugo à la recherche d'un signe. Je suis assez émoustillé à l'idée de pouvoir me forger une nouvelle expérience. Un van s'approche. Un homme avec une combinaison bleue m'incite à monter. Je fais la connaissance d'une personne d'apparence froide mais qui se révèlera être dénué de toute méchanceté et qui semble avoir une vie assez difficile. C'est lui, que je devine être mon mentor, qui va m'apprendre toutes les ficelles de mon futur métier. Il m'apprend que je remplace un employé qui a été arrêté plusieurs semaines pour un accident de travail.

Premières notes

Le reste du chemin se passe dans le silence, qui laisse bientôt place au Raï. Il faut dire que durant toute cette épreuve, s'il y a bien une chose que j'ai découvert c'est le Raï. En fait je n'ai jamais autant écouté de Raï que pendant ces nuits : j'aurai droit à cette symphonie durant tous les trajets.

Nous arrivons vers 23h30 à notre destination : Créteil. Je découvre ce notre but de ce soir : un Mc Donalds. J'enfile une combinaison bleue, et on entre par la porte de derrière. Le restaurant vient juste de fermer, et les préparateurs de sandwich s'apprêtent à rentrer chez eux. Les femmes de ménage ont fini leur travail. C'est alors que nous entrons en scène, semble t-il.

Mon mentor me désigne les friteuses, et, kärcher à la main, commence à fusiller ces machines à créer de la malbouffe encore toute chaudes. C'est là qu'arrive le miracle. Une liquide doré et visqueux s'extrait de tous les orifices des appareils, se divisant en de multiples jets se dirigeant vers nous de toutes parts, sur nos vêtements de travail, et sur chaque partie du visage que les lunettes ne protègent pas. Non, je ne parle pas d'or ou de miel, mais bien de graisse. J'ai enfin compris le sens de l'intitulé de mon CDD, dégraisseur multigraisse.

François Sivade

Le retour chez soi couvert de graisse est un moment fort de cette expérience professionnelle.

Graisse

Les autres jours, je découvre de nouveaux « chantiers ». J'arpente les cuisines de restaurants, de services. Je délivre une mention spéciales à celles de la garde républicaine, où j'ai pu expérimenter le TVGisme hiérarchique du corpus militaire qui s'applique même dans un service de cuisine.

La graisse, c'est l'or de cette entreprise. Le travail d'un apprenti-compositeur ne se limite pas aux cuisines, il s'agit aussi des toits des immeubles de bureau, des tuyaux divers, des cheminées, des grilles d'aération, des machines lubrifiées au cambouis. Nous sommes appelés partout où choisit de s'amonceler la graisse. Je me retrouve ainsi à travailler sur le toit d'un bâtiment de Bouygues Télécom, et traverse, avec ma blouse bleue en trainant mon kärcher, un open-space gigantesque rempli de yuppies à cravate et à pics laqués. Ils attendent qu'on soit passés pour se remettre au travail.

- C'est les mecs de la graisse.

Musique, enfin

salle Pleyel

La fin de semaine arrive, de même que le climax. Nous nous dirigeons enfin vers... la salle Pleyel ! Moi qui ai toujours rêvé d'y pénétrer, d'y prendre place pour assister aux grands classiques de Michel Legrand... Nous pénétrons les douces coulisse. Deux hommes d'une grande tenue s'approchent de nous. Je sens venir l'instant décisif de cette expérience professionnelle. Mais.

- Euh... C'est qui eux ?
- C'est pour la graisse.
- Montre leur les cuisines et les bouches d'aération !

Moralité

Vient enfin le terme de ma mission. Je demande à mon mentor ce qu'il a pensé de moi, et si il a apprécié mes explications sur le Sivaland et le reste.

- Ça va, parce que tu restes pas un mois.

Pour clore, je retourne à l'agence pour régler quelques problématiques administratives.

- Souhaitez-vous prolonger cette expérience ?

Voilà, fort de ces nouvelles compétences, je recommande à mes camarades étudiants qui veulent se faire un peu d'argent de poche de donner des cours d'alchimie, d'aller cueillir des roses, d'être vendeur dans une pistacherie, enfin bref de faire une activité qui leur plaise, sans quoi ils se retrouveront condamnés à dégraisser des hottes de cuisine jusqu'à la fin de leur temps.

Et ast.