Le bracelet de la Valeur

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un conte thérapeutique de François Sivade

Adam demeurait le marchant de billes le plus réputé et le plus apprécié du village. Il vendait aux grands enfants et aux petits adultes des boules qui avaient entrevues les faces de toutes les époques et de tous les mondes.

Son artisanat prospérait suffisamment pour qu'il se contente de ne travailler qu'au marché hebdomadaire du dimanche matin.

Un soir, il reçut un parchemin de La Coste, société faramineuse de crocodiles qui distribuaient des parchemins tous les soirs à tous les villageois.

C'était Jean-François Toqué, l’archevêque le plus parfait du Canton, qui voulait s'entretenir avec lui.

Ainsi, le lendemain, à midi, sous le coup des douze cadences parfaites en Sol Majeur interpétées en boucles par Jean-Sébastien Lach, grand compositeur à la coiffure inouïe, Adam se rendit à l'église. Il y rencontra le grand et autoritaire Jean-François Toqué.

« Adam, tu es un être responsable, autonome et apprécié de tous tes confrères, mais tu ne travailles que le dimanche matin, tu mérites un bien meilleur sort. Au nom du Travail, de la Valeur et de la Grandeur, je vais faire de toi un être vénérable. Tends ton bras, dis JFT d'un ton sévère et solennel. »

Adam s'exécuta, et Maitre Toqué lui posa un merveilleux bracelet de bronze. On pouvait y apercevoir le mot "Valeur" gravé.

« Te voilà digne des plus grands hommes, tu peux me féliciter. Files, maintenant. »

Adam avait du mal à comprendre en quoi il était plus digne qu'avant. Il décida alors de reprendre sa vie telle qu'il l'avait laissée à l'entrée de l'église.

Un jour, alors qu'il vendait ses perles avec amour au marché, il décida de se reposer quelques instants puis de déguster un appétissant croissant au confit de crapaud. A peine eut-il voulut mettre un croc dans la viennoiserie qu'une cruelle et odieuse douleur pris le contrôle de son âme et de son corps. Et pour marquer la Coda, son beau bracelet de bronze se mit à chanter une sombre mélodie:

« Travailler encore, et encore, et toujours, tel est l'acte le plus vénérable que l'homme peut faire aux yeux de la société. »

Adam se remit vite à sa besogne, et la douleur partit s'enfuir dans les profondeurs de son inconscient. Ainsi, à chaque fois qu'il s'arrêtait de travailler, la douleur se faisait un malin plaisir de revenir, de même que la mélodie Dorienne.

Alors, il n'était plus question de flâner, de vadrouiller, et de musarder, la douleur était bien trop déchirante. Il fallait peiner le plus possible, et avoir le moins de temps possible pour se décontracter. Lui qui aimait tant les berlinoiseries et les mixages mélodiques de Jean-Sébastien Lach, le voilà contraint à travailler treize jour sur treize, treize heures par journée.

Mais Adam était une petite nature fragile, et sa santé avait ses limites...

Il décida alors d'enlever son bracelet de toutes ses forces, mais rien n'y fit...

Il décida de le faire fondre dans un bain de chocolat chaud, mais rien n'y fit...

Il prit alors la sage décision d'aller retrouver sa vieille amie de toutes saisons, qui avait su outrepasser les tempêtes relationnelles de la vie.

Elle était bijoutière.

Elle s\'appelait Ève.

Après des intenses retrouvailles, et des activités qui n'auraient pas fait plaisir à Jean-François Toqué, Adam décida d'en venir aux faits:

« - Ève, ma tendre et chère bijoutière, j'ai trop longtemps souffert. Enlève-moi ce maudit bracelet.

- Hélas, je ne puis accéder à ta requête, ce bracelet est impossible à enlever. Il restera collé à ta chair pour l'éternité. Laisse-moi tout de même y jeter un coup d’œil. »

Elle prit un bronze à souder, et commença à graver quelques traits. Elle modifia la lettre A du mot "valeur" inscrit sur le bracelet en E, la lettre L en R, la lettre E en I, la lettre V en T, et enfin, la lettre R en E.

Le bracelet de la Valeur devint le bracelet de la Vérité.

Sans trop imaginer les conséquences d'un tel changement, Adam reprit le droit chemin de la besogne et de la sueur, de peur de souffrir le martyr. Mais cette fois-ci, un évènement étrange eu lieu...

Après quelques heures de travail intense, il ressentit cette fameuse douleur qu'il ressentait lorsque qu'il chômait. Il s'arrêta donc, et se reposa quelques instants.

Il ne fit rien.

Rien.

Son bracelet se mit alors à chanter une mélodie joyeuse:

« Vivre encore et encore, et toujours, tel est l'acte le plus véritable que l'homme peut faire aux yeux de la Vie. »

Adam était à présent en paix.

Fin.