Second discours de Joseph

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l'hyperconcrétivisme exporté aux sciences sociales

Depuis sa chute, Joseph s’improvise historien du futur et explore les voies de l’histoire prospective. Désormais, il siège au café Chez René comme un archevêque qui vieille sur la conversation de ses fidèles – puis lorsqu’il le juge opportun, il se lève et fait un discours.

Aujourd’hui, il écoute avec attention Gérard affirmer :

« Aujourd’hui on vit dans un monde de fous. »

Et les autres d’acquiescer gravement à la proposition.

« De nos jours tout va si vite, tout a tellement changé en quarante ans, il n’y a plus de saison, tenez, dans quarante ans il n’y aura peut être même plus de BCE… »

Cette dernière remarque laisse Joseph pensif. Que dira-t-on, dans quarante ans, de ce monde de fou ?

Voici ce qu’il disait en se levant.

« Le constat d’un monde fou appel une appréciation rétroactive de celui qui observe ledit monde : on se considère usuellement fou de nos jours.
Au terme fou, sur employé, flou, trop connoté, voir parfois effrayant ; je préfère celui d’extravagant. Il souligne qu’il s’agit bien là d’un vice naturel de l’individu, d’un état psychologique irréversible en quelque sorte, du fait de l’obstination dont faire preuve celui-ci pour le conserver celui là. Il a bonne presse chez les amateurs d’excentriques, espèce parfaitement intégrée dans toutes les cultures occidentales – voir même ailleurs – et à qui on prête même parfois les vertus de l’aristocratie. Sans concession, le terme extravagant est le plus approprié pour se dépeindre soi même, ainsi que la horde de femmes et d’hommes dans lesquels on peut déceler une similarité psychologique touchante.

Car ce n’est évidemment que moi qui peux écrire ce que je suis en train d’écrire dans le but de traduire ici ma propre pensée. Le présent écrit sera donc entaché de mon indélébile subjectivité, malgré toute ma bonne volonté à me montrer bien élevé, et ne seras le reflet somme toute que de ma perception du phénomène que j’entends cerner.

Car de quoi parle-t-on ? Il s’agit de mettre des mots sur ce qui est à l’œuvre, ce qui se manifeste comme vivant, sur ce qui fait fonctionnement la mythologie personnelle ce chacun. Il s’agit de ce qui enchante le monde, ou plutôt la perception qu’on en a, c'est-à-dire l’existence. Il parait assez entendu – et ce n’est pas là une proposition qui puisse être polémique – de considérer que chaque civilisation (ou, à moindre échelle, chaque culture) secrète un part d’enchantement de la réalité humaine, lui donnant par là une pleine justification, un sens palpable, ce qui à l’origine est loin d’être effectif. La littérature abordant la question – celle de la nature humaine et du fait que l’Homme puisse n’être fait pour rien, planté dans le fin fond de l’Univers sans raison aucune – est si foisonnante et diverse que toute une vie ne suffit à l’épuiser. Il semble également que ce fut jusqu’à nos temps modernes la religion au sens large qui jouait ce rôle d’enchantement, et que depuis quelques siècles l’Art soit en première ligne pour reprendre le flambeau.

Cependant il faut être très prudent sur un tel sujet. Car à l’évidence si en occident la religion s’essouffle, le réflexe religieux lui demeure. On appel ici religion un ensemble très précis de croyances qui s’organisent au sein d’une institution éminemment sociale. Mais la croyance dépasse très largement la religion, et notre époque comme toute les autres est soumise au règne des croyances, a fortiori puisqu’on peut maintenant douter de presque tout ! Lorsque la certitude s’efface, la croyance la remplace. Ce qui semble avoir changé aujourd’hui n’est pas tant le phénomène des croyances collectives, que sa capacité à enchanter. Tout se passe comme si la religion – ou plus précisément le réflexe religieux, c'est-à-dire la capacité que l’on a encore à ériger des croyances institutionnalisées – se satisfaisait plus l’enchantement individuel de chacun. Et de fait à la lumière de ce qu’a écrit la sociologie sur l’individualisation des sociétés, la tendance à la rationalisation des mentalités, et sur le désenchantement du monde ; on pourrait tenter une explication. Mais ce n’est pas là notre propos.

Ensuite, la position des arts est elle-même délicate. Ce n’est pas l’Art lui-même qui semble avoir remplacé la capacité religieuse à enchanter, mais plutôt une nébuleuse culturelle au centre de laquelle trônerait les différents arts, salutairement flous et indéfinis. C’est la raison pour laquelle il serait plus pertinent ce parler d’esthétique, dont les arts ne serait qu’une formulation audible, une sorte de pointe de l’iceberg. Tous les individus ne sont pas artistes, c’est entendu, mais tous font vivre une esthétique, que les arts ne fond que relayer. Pour bien signifier à l'auditeur que j’ai de la culture, et soutenir mon propos, je citerai Rilke. « Jamais les choses ne sont saisissables et concevables autant qu’on le voudrait », affirme-t-il dans sa première Lettre à un jeune poète. Ce qui n’est ni concevable ni saisissable est ce qu’on appel ici esthétique. Il ajoute « La plupart des événements sont indicibles, se produisent dans un espace où n’a jamais pénétré le moindre mot, et plus inexprimable que tout sont les œuvres d’art […] ». Ce sont en effet les œuvres d’art qui expriment quelque chose, comment voudrait on les exprimer elles mêmes ?

On voit d’ici le problème épistémologique qui se pose. Je m’apprête à traiter d’une Esthétique, ou plus précisément d’un embryon d’esthétique comme on le verra plus tard, donc d’un phénomène collectif. Alors même que le sujet éminemment subjectif : quel appréciation objective peut on donner d’une Esthétique ?
La solution est peut être de ne pas s’embarrasser de tels scrupules.

L’extravagance dont on discutait plus tôt a donc quelque chose d’une esthétique. On pourrait épuiser l’intégralité de la langue française sans s’en faire une idée plus précise que ce que suggère le terme extravagant lui-même. Un sorte de jubilation, d’ivresse frugale ?

La seule image qui me vient à l’esprit est celle de moi-même - ou de tout autre individu – complètement ivre de l’immensité du monde. D’un coup, les dîners de famille, les autoroutes et les fiches de paie s’effacent pour ne laisser place qu’à une espèce d’excitation enfantine, une jouissance déraisonnable à l’idée que tout est possible. A l’évidence, le sentiment est grisant. Est-ce là l’expérience de la liberté ? La particularité d’un tel état est justement le fait qu’on se fiche éperdument de ce que peut être la liberté. D’ailleurs tout appellation traduisant une volonté de conceptualisation du phénomène est vouée à l’échec, puisque la conceptualisation fait partie de ce qui s’efface avec les autoroutes et le reste. J’ai personnellement nommé cet état « L’Unité Italienne » à la suite d’une étrange combinaison d’événements qui me faisait voir Le Guépard de Visconti un matin ou je me réveillais extravagant.

Il me semble avoir décelé cette extravagance au sein des arts eux-mêmes. Et il n’est pas exclu que celui joue un rôle actif dans l’identification de l’extravagant lui-même à l’extravagance. Les symphonies de Beethoven, pour ne citer qu’un type admirable, sont parfois authentiquement extravagante. Et de toutes les époques, de l’antiquité jusqu’au modernisme, on perçois l’échos de cet extravagance. Mais c’est évidement dans l’héritage encore chaud du XXème siècle que l’on retrouve le plus clairement celle-ci. Depuis l’impressionnisme, peut on dire, la beauté prends une allure fumeuse, et parfois frénétique. Et c’est très certainement le surréalisme qui a contribué de manière décisive à établir le paradigme de l’extravagance. Avec lui le monde devient fou, et la littérature le suit. Plus d’un siècle après leurs premiers balbutiements, André Breton et sa bande sont encore vivant. L’extravagance se trouve à petite dose, sous entendue, dans certaines œuvres pré- surréalistes, et d’une lumineuse évidence dans toute création post –surréaliste. Il y a comme une brèche que le surréalisme aurait ouverte dans le cerveau humain, et que tout le monde emprunte allégrement depuis.

Fatalement je décris l’extravagance selon ma propre expérience, selon ce que je suis, mais aussi selon ce que sont les autres. Un incorrigible réflexe d’intellectuel bourgeois me pousse à faire référence aux arts pas seulement parce que je les aimes, mais parce qu’il font autorité dans le milieux intellectuel. Mais cessons d’imposer à tous le statut d’intellectuel. L’extravagance se voit aussi chez l’homme ordinaire. Est-ce la même ? Personne ne le sait, elle lui ressemble c’est tout ce qu’on peut dire. La manière dont tout le monde aime à se dire fou lorsqu’on s’amuse, l’indolence titubante dont fait preuve la jeunesse lorsqu’elle se soustrait à la contrainte matérielle, la quantité inimaginable de conversation sans queue ni tête que l’on peut avoir, l’obstination à inventer des délires toujours plus opaques - espèce de petite construction mythologique à l’échelle de quelques uns -, le recours récurent à la private joke que même les initiés ne peuvent comprendre (parce que c’est le principe) ; tout cela flotte dans l’air, dérive d’un esprit à l’autre, et s’empile ça et là pour constituer un embryon d’esthétique.

Ce qui inévitablement nous amène à ajouter une qualification supplémentaire. Lorsqu’on discute d’esthétique, on suppose un mode de vie, un rapport au monde, à l’existence, etc. On parlera d’extravagance discrète. C’est d’ailleurs une étrange évidence qui me fait employé un tel adjectif. Discrète parce que d’une légèreté inouï. Une sorte de nuage fugitif suffirait à la caractériser, mais ce qui convient le mieux est sans doute la lumière ou la chaleur, ou un genre de fantôme fluorescent. Inconsciemment, j’ai toujours vu les être humains – moi y compris – comme des types qui cherchaient la lumière, qui dérive avec elle. L’extravagance discrète, parce qu’elle est une dérive, tranquille ou passionnée, selon la météo, une déambulation dans les catacombes de l’esprit, un paganisme serein qui suit la marche du monde. L’extravagance est profondément nomade par essence.

Mais également discrète par goût. Car malgré le naturel avec lequel on fait preuve de discrétion, avec parfois même le sentiment intégriste qu’une telle attitude se confond avec l’identité psychologique de l’extravagant, on ne cesse d’être le produit de notre environnement social et culturel. Plus spécifiquement, on se définit souvent soi même par antagonisme à ce que l’on rejette, ou que l’on considère simplement comme ridicule. L’extravagance discrète suppose en effet une appréciation du monde au minimum binaire : il y a lorsqu’on est extravagant, et lorsqu’on ne l’est pas. Or c’est une pratique de l’existence profondément individualiste. J’ai déjà évoqué l’impression d’accès à la condition première de l’Homme, en ce qu’il a de plus essentiel. Mais ici, essentiel ne se comprend pas comme ce que notre nature nous rend vitale, indispensable mais comme ce que l’on est en dehors de toute construction historique, sociale ou culturelle. Ceci explique qu’il y ait un « dedans » et un « dehors » de ce qu’on appel la société. Mais ceux-ci ne se confondent pas avec l’extravagance et la non extravagance, pas plus qu’avec la sociabilité ou la non sociabilité. La Société évoquée ici se rapporte surtout à l’organisation matérielle et morale des collectivités humaines. L’individu, et plus précisément l’extravagant discret, n’oppose pas la notion de société à celle d’individu. Au contraire, l’individu se définit par rapport à la Société. Enlever l’une, vous faites disparaître l’autre.

Ainsi l’extravagance discrète ne s’oppose pas à la société. Elle laisse ce soin à d’autres pensées qui le font très bien. Elle considère la société comme une structure nécessaire, mais non suffisante à l’individu. De même, elle est amorale au sens où elle ne se confond pas avec le bonheur. Là où ce dernier constitue quelque chose d’acquis, de permanent, elle traite de sentiment pure, donc précaire et soumis à l’empire de l’instant. Extravagance discrète donc, parce qu’elle ne s’engage contre rien, ne soutient rien de particulier, hormis ce qui peut enchanter les femmes et les hommes. Enfin, sur le plan de l’esthétique pure, elle tend à se distinguer de l’hyperbolisme qui a dominé le siècle dernier et qui domine encore le notre. Si les réalisations artistiques académiquement reconnus ont profondément façonner le domaine des possibles, c’est tout l’environnement culturel qui participe de la détermination d’une esthétique. La discrétion, c’est ici le désir d’éviter l’aveuglement du toujours plus, auquel les arts n’échappent pas plus que le reste. Plus innovant, plus écouté, plus regardé, plus choquant, plus différent : il suffit d’ajouter à une idée la volonté de la pousser à l’infinie, pour la rendre absurde. Or, on ne voit pas l’intérêt de s’embarrasser de comportements absurdes. Ainsi l’extravagant se tient il à égale distance des dérives hollywoodiennes sensationnalistes que de l’académisme et du snobisme qui en découle immanquablement. Ce qui n’empêche pas les artistes d’aborder des sujets populaires ou métaphysique, mais interdit de prendre leur manifestation trop au sérieux. La béatitude larmoyante du spectateur sublimé est à bannir. En matière d’esthétique, le cliché – que partout on cherche à éviter – ne réside pas tant dans le sujet abordé, que dans le regard que l’on porte sur son propre discours. L’extravagance discrète se définit aussi par antagonisme. Mais justement, à condition que l’antagonisme en question existe au préalable dans l’imaginaire collectif. Il y a toujours dans un référentiel culturel certaines idées que l’on considère comme épuisées ou convenus et d’autre comme accessibles qu’à une petite minorité de privilégiés, l’esthétique et l’extravagance discrète s’intéressent à ce qui il y a au milieu.

En somme l’extravagance discrète n’est pas l’esthétique dominante. Ce n’est pas une école, ni unité de principes clairs et indentifiables. Quand est il de tous les éléments que j’ai jeter pèle mêle sur table, au file de ma pensée ? Peut on véritablement tous les relier entre eux et parler d’une Extravagance discrète ? A ce titre, il est plus pertinent de parler d’embryon d’esthétique. Oui tout cela a de quoi se relier et se compléter potentiellement, dans les faits l’extravagance discrète ne tient qu’à un fil.

Mais existe-t-il une esthétique qui tienne ? L’époque n’est elle pas vouée au particularisme ? L’extravagance discrète ne se définit pas du tout comme ce que tout le monde pense, mais plutôt comme ce qu’il reste fois défrichée la nébuleuse de style et de goûts qui caractérise notre siècle. Elle apparaît comme un langage avec lequel tout le monde est à peu près familier, une sorte de berceuse joyeuse que tout le monde connaît. Tout le monde ? Personne n’en sait rien. Un bon nombre, c’est tout ce qu’on peut dire. »

Chez René, on se regarde, songeurs. De quoi parle-t-il finalement, ce type ?
Ici, on n’aime pas les personnes incompréhensibles. Ce n’est pas clair, ce n’est pas précis, on s’y perd.
Car même si le type en question a fait des études, même s’il a un peu de méthodologie, comme on dit, il faut avouer qu’on pige rien à ce qu’il raconte.

Alors Gérard se lève à son tour et demande :

« Je n’ai pas tout compris dans votre plan. Vous pouvez répéter le petit a du grand B ? »