Un peu de philosophie

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les bonnes conférences de George Lemarronier

Boris avait bien dormi. Il s’était réveillé à une heure relativement matinale, lui donnant l’occasion d’un court dialogue avec diverses espèces d’oiseaux qui l’avait mis de bonne humeur. Levé d’un excellent pied, il avait poussé l’euphorie jusqu’à converser avec la concierge de son immeuble. La brave femme lui avait parlé du Docteur Jivago, et Boris avait été ravi d’apprendre l’existence de son homonyme Pasternak. Il avait ensuite filé à la bibliothèque universitaire où, à sa grande satisfaction, on l’avait laissé consulter tout un volume des Structures Elémentaires de l’Univers, ouvrage déterminant pour la cosmologie moderne.
Aussi, sa jovialité n’avait fait que se renforcer dans l’après midi, et ce fut dans d’excellente dispositions d’esprit que vers dix-huit heure, les oreilles bourdonnant encore de l’immensité infinie du cosmos, il poussa la porte du Café Salé.
Il avait parié sur la présence de plusieurs camarades, sans vraiment réfléchir aux déplacements géographiques journaliers des uns et des autres. Et effectivement, il repéra trois des ses connaissances qui fortuitement avaient eu la même idée que lui.

Il y avait là Maxence, garçon châtain aux allures d’intellectuel inoffensif, comme on pouvait en trouver dans les sciences sociales. A sa gauche, Eliane tournait une cuillère dans une tasse à café avec l’hystérie manifeste des rats d’opéra avant une répétition générale. Elle avait décroché une place dans le ballet du théâtre communale, ce qui avait impressionné Grégoire. Jeune homme impassible, dont la physionomie germanique et humaniste dissimulait un snobisme résolut, il constituait le troisième occupant de la petite table que le patron avait bien voulu leur laisser pour l’après-midi.
Ces trois représentants atypiques de la faune universitaire composaient en réalité un tableau assez classique pour l’endroit. Le snack-bar – situé à deux pas de l’Université - accueillait en effet un grand nombre d’étudiant, tous de diverses disciplines et styles vestimentaires, qui venaient écouler leur fin d’après midi sur les chaises bancales et les tables collantes de sa terrasse. L’établissement, que Boris jugeait personnellement trop bas de plafond, n’abusait que modérément de sa position géographique, il s’était fait une réputation assez solide, au point que même les populations élitistes commençaient à y venir. Grégoire prétendait ainsi fréquenter l’un de ces endroits équivalents aux cafés de la rive gauche des années 1950, dont la contribution à la prochaine révolution littéraire était quasi certaine.

Boris s’assit à la place restante et commanda un café crème. Tournant et retournant des débris de phrases dans sa tête, il se demandait comment il allait pouvoir formuler son trop plein d’enthousiasme pour l’expansion perpétuelle de l’univers. Plusieurs considérations sur les nébuleuses planétaires lui virent en même temps, ce qui le fit hésiter. Puis s’ajouta l’existence de Boris Pasternak et la révolution d’octobre. Ce qu’ils étaient fous, ces russes. De gigantesques masses de russes coiffés de chapkas semblaient lui défiler devant les yeux, et il s’arrêta un instant pour réfléchir aux différentes fonctions des satellites modernes.

- A votre avis, on peut habiter dans un satellite, ils ont prévu un lit, ou quelque chose ? Demanda-t-il finalement.

La question ne souleva qu’un vague intérêt. Maxence releva la tête et Eliane se mordit la lèvre.

- Sais pas, répondit le premier.
- Je t’avais dit, pour les endives ? Enchaîna la seconde.

Boris tenta de se rappeler la question des endives. On en parlait tout le temps sans vraiment en préciser le contenu général, ce qui faisait qu’il n’avait jamais une conscience claire du sujet.

- Non, répondit-il prudemment.

Ce qui n’était pas si prudent car elle attaqua tout un chapitre sur les endives en compote de goyaves. Il était question d’un type qui lui en avait offert un plat, en signe de volonté séductrice. Il l’avait même servit lui-même avec un clin d’œil suggestif, ce qui avait beaucoup irrité Maxence, qui trouvait le clin d’œil très nouveaux riches.

- Tu connais Pasternak ? Demanda Boris qui s’était tourné vers Grégoire.
- Oui, c’est Maurice Jarre qui a fait la musique, répliqua celui-ci.

Il préférait parler du film, car il n’avait pas lu le livre, et l’air faussement hésitant il entama une longue liste des réalisations cinématographiques auxquelles le compositeur avait collaboré.
Cependant, Eliane le rappela à la conversation, souhaitant entendre son opinion.

- Tu en penses quoi, toi ? J’aimerai avoir un avis extérieur. Parce que je ne t’ai pas dit : hier il est venu me chercher au théâtre communale avec une salade…
- D’endives ?
- Avec des fruits rouges et de la cannelle, confirma Maxence qui avait déjà entendu l’histoire jusqu’au bout.
- Je ne sais pas, une salade ça n’engage à rien, considéra Boris.
- Et Laurence d’Arabie, bien sûr… continuait Grégoire sans se démonter.

Ils tinrent ainsi une bonne demi-heure, variant les approches et ajoutant des détails nouveaux. George Charbonnier, professeur d’algèbre, avait essayé de les combiner avec de la gelée à la menthe, et pouvait se vanter d’un résultat assez recherché. Certains le jugeaient même scandaleusement révolutionnaire, y voyant l’avenir de la société, ce qui provoquait des débats houleux. Maxence trouvait de telles prédictions profondément abusées, et Boris le soutint dans son discours. Ils nous emmerdaient à toujours chercher du sensationnel partout, c’était la civilisation des commentateurs en tous genres On se plaignit un peu de la situation politique et du lamentable niveau culturel des téléspectateurs. Boris, qui retrouvait là ses réflexes de frondeurs de centre gauche parla d’investissement dans l’éducation, et enfonça encore plusieurs portes ouvertes en parfaite connaissance de cause. Ces séances de râlerie collective avaient toujours pour effet de détendre ses participants. Ils épiloguèrent encore un peu sur l’impuissance et le pessimisme d’une génération inadapté à l’orthographe, et furent complètement calmés.
A tel point que lorsqu’Eliane demanda à Boris ce qu’il avait fait de sa journée, il avait presque oublié.

- J’ai appris une série de trucs incroyables. Il paraît que la voie lactée n’a rien à voir avec le lait, et que les orages sur Jupiter sont sept fois plus violents !

Mais à ce moment précis, passa un groupe d’étudiants qui avaient su pour le professeur Charbonnier et on n’écouta pas la suite. Eliane les invita à rejoindre la conversation, ce qu’ils firent de bon cœur sans pour autant se préoccuper outre mesure de Pasternak en qui ils voyaient plutôt une marque de sardines en boite qu’un écrivain célèbre.
C’était l’heure de diner, et l’on avait collectivement décidé de rester manger au Café Salé. Certains étaient même venus spécialement pour cela, ce qui renforça le poids de la décision. Changement de table, installation de nappes, carafe de vin, on fit les choses en grand et ils furent bientôt lancés dans un diner que la présence de Grégoire poussait à qualifier de mondain.
On parlait du cours de la béchamel et de ses diverses conséquences sur la vie de tous les jours. Maxence acquiesçait gravement, Eliane sondait les pensées de ses voisins en leur jetant d’étranges regards obliques et Boris, se sentant un peu à l’étroit en bout de table, écoutait vaguement la controverse, prit par une puissante nostalgie de sa Sibérie natale qu’il avait adopté le matin même. « Ô chaleur du foyer, ô douceur des prairies » se disait-il pour lui-même. Les échanges d’opinions s’intensifiaient. On se préoccupait maintenant du comportement des vendeurs de verdures qui ne respectaient rien. Ils allaient vous alpaguer jusque dans les boites de nuit.

- C’est abusé, c’est abusé. Dit plusieurs fois Maxence.

Les autres approuvaient vigoureusement. Fallait qu’ils viennent nous emmerder aussi la nuit avec leurs foutues blettes en pot. Et l’on s’interrogeait sur les possibilités d’en faire un substitut à l’endive, qui devenait plus chère avec le temps.
Boris, dont l’esprit commençait à s’enliser dans une de ces séries de préoccupations poisseuses qui vous occupe pendant des heures, releva la tête et dit :

- Merde.

Il s’ennuyait. Activité qui le rendait pessimiste, nerveux et claustrophobe.
En face, un mec lui proposait la salière, croyant l’avoir entendu formuler la demande correspondante.

« Pensons à une femme » décida-t-il. Il refusa le sel d’un geste et essaya de se rappeler cette anglaise qui l’avait embrassé la semaine dernière. Alice Lewinson, une fille remarquable avec de jolies épaules. Etait-il possible qu’un astéroïde du genre mette du rouge à lèvre et sente si bon ? Il l’imagina un instant flotter dans l’espace interstellaire, riant comme les anglaises peuvent le faire, sans aucune notion de civilisation. Diantre, que le cœur a besoin de place, pensait il en regardant son assiette. Venus n’était toujours qu’à quarante million de kilomètre de l’orbite terrestre, temps d’une promenade digestive. Et comme il faisait des ellipses dans sa purée d’aubergine, il nota une certaine ressemblance avec la galaxie du Tourbillon. Tout est monde, tout est cosmos, se dit-il.
Et il reprit de truite aux fines herbes.

- Car la truite n’est-elle pas belle, elle aussi ? Demanda-t-il à son voisin de droite. N’est-elle pas aussi élément de l’univers ? N’est-elle pas originale, dans sa spécificité d’être existant pour lui-même ?
- Bien sûr !

Le voisin, ravit de l’occasion de parler, ajouta encore en désignant son couteau :

- Mais l’existence est doute et emmerdements.
- Qui a jamais affirmé le contraire ! S’écria Boris, retrouvant sa bonne humeur matinale.

Puis, étudiant les divers reflets de la lumière sur l’objet métallique, il conclut :

- Tu vois, il communique, il exprime une esthétique.

Et tous deux, tels des hommes des premiers temps, s’emparèrent des divers objets présents sur la table, saisis par une vive curiosité pour leur environnement immédiat. La corbeille, le pain, plusieurs carafes d’eau et une dizaine de serviette furent passées au crible de cette contemplation primitive de l’existence des choses.

- Ô fragilité, ô puissance ! Ô beauté précieuse ! Disait Boris.

Cependant, la conversation collective s’animait toujours plus. On en était aux combinaisons les plus extravagantes – endives en sorbet, tiramisu aux endives – Grégoire leur prêtait toutes les vertus de la réussite professionnelle et Eliane s’esclaffait avec Maxence d’un hypothétique effet aphrodisiaque. On s’attrapait par la manche, on levait l’index et l’irrépressible lyrisme de Boris y serait presque passé pour de la contenance.
Bientôt, ils lui apparurent comme une communauté tout à fait intéressante d’individus gesticulant avec un certain charisme. Ils leur vit des chapkas et des bottes russes. Les verres s’entrechoquaient héroïquement, les assiettes résonnaient sur la rudesse d’une table en chêne massif. Il était un à diner bolchévique, en pleine Sibérie. Les gens riaient pour se tenir chaud et devisaient sur la faiblesse de l’homme face aux icebergs. Dehors, le vent régnait sur un empire de glace et de silence. Des kilomètres de montagnes, de vallées, et des lacs avec des cygnes dessus. Des lacs gelés où l’on ne s’aventurait qu’avec une prudence délicate. Où la survie devenait grâce, noblesse, miracle de style.

- Dis donc, ça va ?

Le voisin de droite lui trouvait des yeux anormalement brillants. Boris se regarda dans la vitre du café, qui à ces heures nocturnes pouvait aussi faire office de miroir de salle de bain. Il avait effectivement l’air un peu fou avec ses cheveux peu coiffés et son visage expressif. On aurait dit un idéaliste.

- Connais tu une certaine Alice quelque chose, la merveilleuse, l’extraordinaire ? C’est beau le cou des filles, le vol des oiseaux sauvages…

La réponse ne rassura pas le voisin pour autant, qui mit cela sur le compte de l’alcool. Rompu à tous les détails de cette assistance mutuelle que se portent tous les buveurs entre eux, il se sentit l’obligation de veiller sur la sécurité intestinale de Boris, par solidarité éthylique.

- Tu es sûr que ça va, hein ? Tu tiens le coup ? Lui demanda-t-il en lui appliquant une bonne claque fraternelle dans le dos.
- Parfaitement bien, mille mercis ! S’exclama Boris en posant à son tour le bras sur l’épaule de ce brave gars.
- Ah camarade ! Compagnon des routes du sud, tu me fais cogiter à moult choses.
- Ouais. Je vais quand même aller te chercher un verre d’eau. Répondit le brave gars. C’est important, de boire de l’eau.

Boris le regarda s’éloigner d’un pas mal assuré vers les toilettes du bar.

- Les structures élémentaires du cosmos…

Dit-il encore, captivé par le papier peint du mur d’en face.

Les autres parlaient toujours et faisaient tourner les plats. Et, dans sa douce euphorie pour l’architecture des lieux, il considéra un instant son état d’esprit présent.
Lui, l’agité du bocal, le gesticulateur des idées sidérales, il ressentait des choses.
Un émoi ni trop vide ni trop plein, un sentiment de victoire sur le monde rationnel. La nuit était douce, les vêtements légers, et personne ne parlait la bouche pleine.

- Mince ! Murmura-t-il en posant le poing sur la table.

Y avait-il un moyen de rester comme cela à vie ? Et pendant les heures qui suivirent, il s’attacha à retrouver cette espèce de fascination primaire pour les phénomènes extérieurs. Il plissait les yeux, comme dans les westerns, pour mieux capter la lumière, il sentait l’air du soir, le froissement des chemises, l’humidité des mots. Les objets prenait du relief, les angles, les surfaces reluisaient, tout s’animait. Il était enchanteur, poète, architecte !
Puis, lorsqu’on lui parlait de mollusque végétal, de matière flasque et amère bouillie au sirop de persil, il pensait aux mains d’Alice, au pain d’épice, à l’océan atlantique et sa manie des marrées qui faisaient toujours pareil. Il trouvait ça beau. Les colliers de filles se remettaient à chanter, et les couverts applaudissaient de nouveau, les yeux s’allumaient, les bouches parlaient. Et lui semblait s’élever complètement au-dessus des lois du marché, l’existence était gratuite, imprévisible, gigantesque, et les endives n’y changeaient rien. Il se sentait guépard, panthère des savanes, somnolant sous le soleil, au milieu des herbes folles. On lui parlait, il répondait, les idées coulaient comme de l’encre. Il eut même une conversation entière avec Grégoire sur la réforme du droit des sociétés. Répétition générale fortuite ? Orale de fin d’année ? Drôlerie ! Foutaise ! Superstition ! Les structures élémentaires du cosmos restaient valables dans toutes les situations. Il n’y avait cas se concentrer sur les reflets bleutés de son stylo.
Difficile exercice, ardue tache pour l’alpiniste de la raison et du cœur. Enfin, il fallait bien s’occuper.

- Hep, Pasternak.

C’était le brave gars, qui avait fini par revenir, tenant fidèlement le verre d’eau dans sa main gauche. La droite été occupée à maintenir un équilibre que son taux d’alcoolémie perturbait fortement. Il tenta un instant de compléter son discours par un ou deux mouvements de la mâchoire, qui restèrent sans effet acoustique. Puis il s’écroula sur le carrelage comme ce célèbre soldat grec qui, par loyauté pour son général, avait inventé le marathon. Il se faisait tard. Quelques un manifestaient déjà leur envie de rentrer. Maxence dormait depuis une demi-heure, et Eliane se pencha vers Boris pour lui demander s’il souhaitait un dessert.
Il trouva l’idée bonne, et demanda une île flottante. Les serveurs commençaient à débarrasser la table. Il fit de même mentalement avec le lac des cygnes et les orages sur saturne, espérant par-là les convoquer à sa guise pour les prochaines fois. Et comme il attrapait son assiette pour l’empiler avec les autres, il y jeta un dernier regard.
Il avait avalé le plat principal assez rapidement, sans se soucier du détail, jugeant le tout globalement bon.
Sur le bord du couvert restait un bout d’endive au lard.

- Finalement, cuisiné comme ça, c’est pas mauvais, considéra Boris.