Le restaurant

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Les facéties du Colonel

Le Colonel Citron fulminait. Il n’était pas homme à se faire avoir. Question d’honneur, après tout. Il ne laisserait pas ces salauds triompher de l’ordre et du bien commun.

- Show must gon ! Hurla-t-il en secouant son adjudant comme un prunier. Show must go on, c’est impératif.
- Mais patron, on a plus de boulons de huit, objecta l’infortuné.

Une infinité de type en complet veston noir faisaient frénétiquement le tour de la salle, en prononçant d’étranges incantations ésotériques.

- Vendez tout, vous m’entendez ? Et achetez moi du pétrole, ordonna le Colonel.

L’adjoint fit comme il avait dit, mais s’avouait à lui-même qu’il ne comprenait guère les visées stratégiques de son supérieur. Il était d’un tempérament septique. Avec un regard désolé, il céda sa place à l’Adjudant, qui le remplaça pour toute la suite des événements.
Le Colonel respira un grand coup. Cette fois, c’était cuit de toute façon. D’ailleurs le micro-onde se manifestait par une considération épistémologique sur la dialectique hégélienne, qu’il résumait succinctement par la formule « ting ». C’était pas tout, mais il fallait prévenir les autres.

- Pose déjeuner, annonça-t-il.

Justine se regarda dans la glace. La glace lui renvoyait qu’un fond noir comme image. Elle se demandait si le vendeur de miroir la prenait pour une gourde. Elle alluma la lumière pour chercher le ticket de caisse, et son propre visage lui fit face avec un joli sourire.
Ce soir, on dînait au Charleston, ce serait chic et on prendrait des photos. Elle arrangea ses cheveux, ses yeux, et regretta de ne pas pouvoir arranger son nez. Bien sur il fallait qu’elle apporte l’appareil. Elle hésita à appeler Clotilde pour lui demander d’apporter le sien : elle ne voulait pas trop apporter son appareil et prendre les photos, parce que du coup elle ne serait pas dessus.

- Flûte.

Quelqu’un sonnait. Elle n’avait pas envie d’aller ouvrir. Il fallait qu’elle se maquille, et qu’elle mange les truffes au frigo. On sonna une seconde fois, et elle se dit que merde, c’était son père. Ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’une allure peu commune qu’elle n’avait encore jamais vu.

- Je vends des calendriers de noël.
- Ah
- Mais des noisettes aussi.
- Bon
- Vous en voulez ? Des noisettes, c’est ce qu’il faut en cette saison, ça tient chaud et c’est bon pour le dos.
- J’ai pas mal au dos, fit Justine. Mais à la mine sérieusement déçue du vendeur elle proposa :
- Vous voulez des truffes ? Je ne les mangerais pas toute seule.

Ce n’était pas de refus selon lui, et ils s’installèrent dans la cuisine.

- Vous faites quoi dans la vie ? Demanda le vendeur.
- J’en sais rien, et vous ?
- Moi non plus. Je suis existentialiste, confia-t-il.
- Ça vous dérangerait de tenir un appareil photos, pour une soirée ? Se hasarda-t-elle.
- Non. Pour peu que vous fournissiez l’appareil.

Et il lui avoua qu’il avait écrit tantôt un début d’essai d’ontologie phénoménologique. Est-ce que ça l’intéressait de le lire ? Justine préféra appeler un taxi.

L’Adjudant et le Colonel avaient du pain sur la planche. L’après midi s’annonça militairement remplie, avec revue des troupes et cérémonies des médailles. Ils allaient commencer avec la Marine.

- La Marine, c’est la patronne de la bijouterie d’en face. Elle doit dormir à cette heure, précisa le Colonel.

Ils montèrent chez elle, et entrèrent sans frapper.

- Inspection. Annonça le Colonel. Veuillez vous mettre dans la nudité la plus parfaite.
- A cette heure, et avec ce pleutre ? Demanda la Marine. Vous n’êtes guère civil.
- Bah non, on est dans l’armée, fit d’Adjudant en rigolant. Mais les sourcils courroucés du Colonel le rappelèrent à l’ordre. On ne rigolait pas avec le boulot.
- Mme Marianne Réné, dite La Marine, les ordres sont formels, prévint le Colonel.

La Marine protesta, mais elle s’exécuta. L’Adjudant eu un haut le cœur, et teint à lui faire savoir son impression, à savoir qu’elle était drôlement bien golée.

- La barbe, commanda le Colonel. Dites « A »

Elle fit « A ». Il lui demanda de recommencer. Prit la température, regarda les yeux, vérifia la tension artérielle.

- Vous avez une conjonctivite.
- Ah, fit La Marine. Et elle s’exécuta une seconde fois, car elle s’était ratée la première.

Le Colonel avait pris soin d’emporter des gants, et dissimula le corps ainsi que le revolver encore fumant derrière le rideau.

- Le crime parfait, nota-t-il à l’adresse de l’Adjudant.

Et ils redescendirent dans la rue.

- Les marchés financiers se déchaînent, fit remarquer le Colonel à la vue de l’agitation qui régnait, rue de la bourse, où les spéculateurs discutaient prévisions météorologiques.

Le vent se leva et gagna bientôt Paris. C’était décidément son jour de chance. Les volets et les poubelles grincèrent un court moment, puis s’agitèrent complètement, animés des pires intentions.

- Putain. Jugea opportun d’ajouter l’Adjudant.

Une dame d’un certain âge faisait les frais de la tempête. Après plusieurs rencontres fortuites avec le container carton et papier recyclable, elle s’accrochait obstinément au feu rouge d’en face, en flottant à l’horizontal, dans le sens du vent. Il eut fallut plus, néanmoins, pour impressionner les deux hommes, qui ne virent là qu’un geste sportif assez simple. Avec un peu d’entraînement, n’importe qui pouvait en faire autant.

- Bon qu’est ce qu’on fait ce soir patron ? Demanda l’Adjudant. Moi j’ai envie de faire un bowling.
- Pas question, ce soir on va dîner chez un établissement huppé. Un coin où je puisses discuter, l’air de rien, de Wimbledon et des nouvelles collections printemps été, sans passer pour un intello.
- Pourquoi pas le Charleston ? C’est huppé là bas, parait que tout le gratin y mange. - Ouais pourquoi pas.

Et tous deux s’en furent à leur garde robe respective pour trouver quelque chose de pertinent quand à leur projet à court terme. Le Colonel arriva en smoking blanc. Il portait aussi des chaussures et un foulard islamique, pour faire snob. L’Adjudant n’arriva que bien plus tard, en peignoir. Son appartement avait sauté lorsqu’il avait essayé de régler le chauffe-eau pour prendre un bain. Il avait assurément une formation très sommaire dans le domaine de la plomberie.

Justine entra à son tour au Charleston. Elle était moins beaucoup moins chic que le Colonel, mais plus jolie, ce qui vexa fort ce dernier. C’était toujours les filles qui gagnaient à ce jeu là, mince : comment faisaient elles ? L’Adjudant et lui s’étaient mis à la petite table du coin, avec vu imprenable sur le reste de la salle. Justine dit bonjour à Felestin, Clotilde, Boris, et Raymond. Emilie n’avait pas pu venir.

- J’ai apporté un photographe, annonça-t-elle.
- Vrai ? Vous faites de la photo, demanda Clotilde au vendeur de noisette.

Et elle lui parla de Stanley Kubrick. Le serveur apporta les cartes, et leur dit de bien faire attention à la nappe, qui se révélait selon ses dires être une Fosse et Fiort, création de Kévin Kausberg, qui venait parfois dîner ici. L’ambiance était à la hauteur de leurs espérances, on ne pouvait faire difficilement plus aristocratique. Il y avait du Schubert arrangé avec un discours de Michel Foucault sur l’histoire des prison psychiatriques, l’éclairage était fait main,et la carte des vins proposait des statistiques sur la délinquance alcoolique. La conversation s’anima très vite, tous étaient pleins de science et d’enthousiasme.

- Vraiment, c’est remarquable cette conjecture de Poincaré.
- Etonnante la manière dont il a réglé la question des équivalences différentielles.
- Et sa vision de l’image, la manière dont il capte l’œil de l’observateur ! commentait Clotilde, à propos de Stanley Kubrick
- Mais surtout, la manière dont toute sa vie s’est organisée autour du circulaire, ajouta Raymond, se lançant dans un calambour douteux.
- Tiens toi bien. Kévin Kausberg mange ici, tout de même, le sermonna Justine en réajustant ses cheveux.

Cependant la plaisanterie eue l’effet de faire rire le Colonel, avec qui ils sympathisèrent très vite. Sa conversation érudite les charma, et tous l’écoutaient avec attention. Selon le Colonel, la seule chance de s’en sortir, c’était d’acheter du pétrole. Et encore, pas n’importe comment, il fallait l’échanger contre les grenouilles, escargots, et tout ce dont la gastronomie française était si fière, allez savoir pourquoi.

- Faites vite, le pétrole, il y en a de moins en moins, ajouta-t-il sur un ton confidentiel.

Cependant, l’Adjudant qui avait jusque là réussi à contenir sa mauvaise éducation succomba à celle-ci, et fit du bruit avec sa paille.

- Le docteur Rainer ! S’écria Felestin en lui ôtant sa perruque et ses fausses moustaches.
- Oh non, c’est pas vrai !
- Pas lui !
- Bon sang, mais qui l’a invité ?
- C’est honteux !
- Enfin, il est marrant comme type. Essaya de se justifier le Colonel.

Justine en eu les larmes aux yeux, et épancha son chagrin dans les bras de Clotilde. Le Docteur Rainer, il faillait qu’il bousille toujours tout. Felestin aussi voulut bien servir de consolatoire, mais Clotilde lui jeta un regard catégorique. On ne profitait pas ainsi de la faiblesse d’une amie.

Le Docteur Rainer se montrait de moins en moins constant. Il donnait maintenant des coups de tête sur son assiette pour tester sa résistance, et mangeait dans l’assiette de ses voisins. Le serveur n’avait pas encore apporté la commande du Colonel, et celui-ci trouvait cela honteux pour un tel établissement.
Malgré la situation délicate, on maintenait le niveau de la conversation avec beaucoup d’adresse, et les traits d’esprit fusaient de toute part. Deux ou trois faillir éborgner le serveur qui le prit très mal et n’apporta pas le plat du Colonel. Mais l’état des choses devenait impossible. Le Docteur Rainer entama le tour de la pièce en sautant sur sa chaise, et chanta un air tyrolien qu’il tenait de George Delerue. Raymond et Feslestin essayèrent de lui faire entendre raison, et de le ramener à un comportement plus passif, mais peine perdue.

- Allons monsieur, c’est ridicule, tout le monde vous regarde. Mais il n’y avait plus qu’eux à cet étage du restaurant. Ce qui n’empêchait pas Justine de se mordre les doigts.
- Mince alors, et si Kévin Kausberg débarque ?

Felestin ne réussit qu’à se faire baver sur la main, et Raymond pris une côte d’agneau dans l’œil. Seul le Colonel s’amusait franchement. D’un commun accord, on décida d’employer des moyens cœrcitifs, ce qui eu à court terme pour seul effet d’engager une bataille d’armes gastronomiques entre Rainer et ses adversaires. Bientôt le contenu de l’assiette de chacun volait avec détermination vers un objectif précis, et la salle fut jonchée de sauce, riz et viande cuite au bain marie. Le Colonel fit remarquer que Rainer avait miraculeusement épargné la nappe Fisse et Fiort. Mais on jugea qu’il s’agissait là d’un élément assez faible de son dossier, et que les charges retenues contre lui étaient établies avec certitude. Cette fois, on réussi à le plaquer au sol, malgré l’air boudeur du Colonel, et on l’expulsa du restaurant avec la violence des circonstances.

- Quel malotru ! Fit Clotilde en s’épongeant le front.
- Mal élevé à un point ! Renchérit Justine indignée.

Avec ce rouge aux joues et cette façon qu’elle avait de se mordre la lèvre inférieur, elle était très belle. Et Rainer, qui regardait tout depuis la fenêtre, revint pour le lui dire. Il rencontra brutalement la trajectoire d’une carafe d’eau, ce qui le plongea dans un état d’inconscience totale. Raymond et Felestin déposèrent le corps sur le trottoir, à côté des poubelles.
Chacun repris la conversation là où elle en était, avec un naturel mondain qui forçait le respect, et on s’enthousiasmait de l’architecture du Panthéon à Toulouse. Boris, qui n’avait dit mot de la soirée fit remarquer que l’on ne dit pas le Panthéon à Toulouse, mais de Toulouse.

- Garçon ? Appela Clotilde avec aplomb. Peut on avoir de nouveau ce qu’on avait commandé tout à l’heure ?
- Nous assumons le coût supplémentaire, bien entendu. Le rassura Felestin.
- Ouais, ajouta le Colonel.

Tous avaient un sourire distingué à la bouche, et le regardaient avec la bienveillance de ceux qui n’ont rien à se rapprocher. Justine cependant avait une légère mélancolie dans le coin des lèvres.

- Et … Est-ce que vraiment Kévin Kausberg vient parfois ici ? Demanda-t-elle timidement.

Alors, avec un rictus mauvais, le serveur qui avait tout vu, lâcha :

- Le type que vous avez foutu dehors tout à l’heure, c’était Kévin Kausberg.