Le séraphin

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un conte thérapeutique de François Sivade

Il fut en temps où Paris était remplie de restaurants intimes et précieux qui habritaient des musiciens, des peintres et des poètes. Gabriel était un cuisinier qui tenait un de ces refuges. C'était une maison unique et privilégiée où les élites de la Nation se retrouvaient pour partager leurs états d'âme. La nourriture y était saine, chaleureuse et appétissante, mais le maitre des lieux sentait qu'il manquait quelque chose pour toucher à la gastronomie divine. Oh grand malheur, il ne savait pas d'où venait ce sentiment d'incomplétude...

Il fit alors venir les économistes, les banquiers et les traders les plus hypercompétitifs du marché mondial pour faire un audit sur ses repas. Après de nombreuses études statistiques et numériques, ils en vinrent à la conclusion que le restaurant n'était pas assez efficient aux yeux du marché à cause de ses tomates. Il faut dire que, d'après le conseil de conformité, elles manquaient cruellement de valeur qualitative.

Gabriel était alors bien embêté, il n'avait jamais songé à ces problèmes, et il n'avait aucune idée de l'endroit où pouvaient pousser les tomates qui lui manquaient. Il se prépara pour un long voyage à la recherche de ces légumes. Avant son départ, le poète lui mit en garde : "tachez à voir avec des yeux de Séraphin". Décidément, ces vulgaires poètes disent n'importe quoi...

Il parcourut le pays et ses paysages divers. Il grimpa les monts alpins, s'engouffra dans le sable mouvant des plages Normandes, et se perdit dans les campagnes sauvages de la Creuse. Hélas, durant son périple, il ne trouva aucune tomate, et celles qui croisaient son chemin n'étaient pas plus belles que celles que se départagent les artistes Parisiens. Il avait le sentiment d'avoir entrepris son voyage pour rien, et il devait se résoudre à rentrer chez lui, dans son restaurant qu'il considérait maintenant comme minable et improductif.

Il prit alors le chemin du retour, et de la capitale, et repensa aux paroles du poète un peu ravagé. Il prit alors un temps pour respirer, pour ressentir la vie, et ouvrir ses sens. Il se produisit alors un évènement merveilleux. Un miracle. Il prit conscience que l'espace autour de lui était un champ de tomates de toutes les couleurs. Il n'avait jamais vu ça, des légumes aussi étranges et magnifiques.

Lui qui avait passé la majeure partie de son voyage à chercher obsessionnellement ces tomates, il n'avait pas pris conscience qu'en fait, elles étaient justes là, autour de lui.

Moment de vision.

Le restaurant n'a plus d'importance. Pire, la perfection qu'il recherchait pour lui, se trouve ici, et maintenant, devant ses yeux.

Comme dit le poète, il fallait juste voir avec des yeux de Séraphin.