Telos

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un conte thérapeutique de François Sivade

Quand Augustin dut souffler ses 18 bougies, et par conséquent, gagner sa majorité, il décida de prendre en main sa vie et d’en faire une œuvre d’art. C’était fini le bon vieux temps de l’insouciance ou il passait des journées entières à jouer à la marelle ou aux billes avec ses acolytes, il fallait maintenant affronter les dures réalités socio-économiques de la vie, avec toute la fatigue, l’angoisse et le malheur que celle-ci pouvait supposer.

Augustin vivait dans un petit bourg paisible et bienheureux où il faisait bon vivre : il y avait une belle rivière, une église grandiose et un bistrot plutôt charmeur, sans compter le fait qu’il entretenait des liens amicaux remplis de chaleur et d’humanité avec la plupart des habitants. Le seul bémol à la clé de sol, c’était l’ennui. Il en avait marre de jouer toujours les mêmes bagatelles, de courtiser les même dames, d’égayer les mêmes foules, c’en était fini ! Il voulait du changement, et surtout, il voulait donner un noble sens à sa vie. Et quel meilleur sens que celui de rejoindre la grande métropole inter royale, oui, je parle bien de Telos ! On dit que dans l’intimité de cette grande machine à rêve, il est strictement impossible de s’ennuyer et que la plupart des choses que l’homme désire, c’est-à-dire l’amour, l’argent, l’amitié, la gloire et le succès, sont à portée de main.

Après un long discours et des adieux solennels, Augustin prit la direction de cette fameuse cité, et par la meilleure des voies qui soit : la Rose. C’était une longue et large route, toute droite, qui était sensée relier le petit bourg à Telos. Son sol était tout rose, et elle était accompagnée d’ornements fleuris sur ses côtés, la plupart de nos confrères religieux l’auraient sans doute comparée à la route qui mène au Paradis. Il ne savait pas combien de temps allait durer son périple, son optimisme le plus candide lui dictait quinze jours, tandis que son pessimisme le plus noir lui en soufflait cent-cinquante-cinq. Il était bien loin de se douter que sa quête allait s’éterniser beaucoup plus longtemps que ses pires prédictions…

Augustin se ravitaillait tous les soirs dans les nombreuses auberges qui peuplaient les alentours de la Rose. Ils étaient à chaque fois uniques dans leur genre : ça allait de l’auberge en bois bien rustique à celle en cristal bien féerique. Il y mangeait bien, se piquait le nez avec modération, et rencontrais des personnes tellement intéressantes et enrichissantes qu’on aurait cru qu’elles sortaient d’une pièce de Molière. Ils discutaillaient de son ancien bourg, de Télos, de la Rose, enfin bref, de sa vie. Cela aurait pu suffire au bonheur de n’importe quel mortel, à la condition que celui-ci ne soit pas trop emplis de tics et de tocs, mais pas à celui de notre cher ami, en effet, il ne pensait qu’à une seule chose, un seul leitmotiv, atteindre Telos.

Il fit route comme cela, voguant d’auberges en auberges, et avec un seul et unique but, celui de voir les portes dorées de Telos sous ses yeux, pendant longtemps, très longtemps, trop longtemps ! 5 ans, 10 ans, 20 ans défilaient sans que rien d’autre que le ciel bleu apparaisse à l’horizon, cela n’entachais en rien sa détermination. Un après-midi, alors qu’une barbichette de 7200 jours caressait son ventre et qu’un soleil désertique assommait ses esprits les plus sains, Augustin aperçut au loin une personne d’apparence étrange, vêtu d’un costume violet, couleur de sa grande et belle perruque aristocrate. « Monsieur, la ville de Telos, c’est encore loin ? ça fait 20 ans que je la cherche ! demanda Augustin avec un ton fragile et touchant.

- Haaa… …je vois que monsieur se fait de nombreuses illusions sur sa direction ! Telos est une ville qui anime avec passion l’imaginaire et l’espoir de nombreux petits glaiseux comme vous, et bien laissez-moi vous souffleter le visage avec mes gants argentés et vous dire avec l’irrévérence la plus pédante qu’il soit, que cette ville n’existe pas ! Elle n’existe que dans vos légendes les plus sauvages !

- Mais alors, ou mène cette route ?

- Nulle part, elle est infinie, tout comme votre barbe, d’ailleurs je vous conseille de la couper de toute urgence, de mettre fin à votre voyage et de ménager votre apparence, ce serait, je l’espère, la limite du raisonnable. »

Ce vieux dandy esthète et élégant s’en allât sans même adresser un mot de politesse à notre pauvre Augustin, qui était bien triste et bien déçu, sur le rebord du désespoir : toute sa vie il avait parcouru cette fichue Rose, espérant atteindre une cité inexistante, toute sa vie, il avait suivi un but, un idéal intouchable : sa vie en fait avait perdu tout son sens.

Il alla se réconforter autour d’un bon vieux coca-crème à l’auberge la plus proche en repensant au bon vieux temps où il dansait sur des menuets et où il volait les billes du marchand. Il décida de tenter d’oublier un peu cette Rose infernale et de s’amuser sur le clavecin de la maison. Bizarrement, cette soirée d’apparence banale, avec ses étranges personnages, ses bons repas et ses jeux, avait une saveur particulière : celle du plaisir et de la joie. C’est comme si la vie de notre ami, affranchie de toute route rose, de toute cité utopique, et de tout sens, était plus profitable et plus heureuse. Il ne faudra donc pas s’étonner auprès de l’auteur de cette histoire, si c’est au cours de cette soirée qu’Augustin rencontrera l’amour féminin, si pur et si précieux, amour qu’il avait enterré il y a maintenant 20 ans, au départ de son voyage sans fin qui enfin touchait à sa fin.

Fin.