Hidden figures

Cet article contient 4830 caractères.

Entre mythe et réalité sociale


Les figures de l'ombre

Date de sortie : 8 mars 2017
Réalisation : Theodore Melfi
Scénario : Allison Schroeder, Theodore Melfi / À partir du livre de Margot Lee Shetterly
Casting : Taraji P. Henson, Octavia Spencer, Janelle Monae, Kevin Costner, Kirsten Dunst


Le film dépeint la trajectoire de trois femmes afro-américaines au début des années soixante au sein de la NASA. Recrutées pour leurs performances exceptionnelles, leurs ascensions respectives se heurtent à un plafond de verre double épaisseur : ce sont des femmes et elles sont noires. Le film retrace la route de chacune vers la reconnaissance et le succès  : Mary Jackson devient la première femme noire ingénieure de la NASA, Dorothy Vaughan devient la responsable de la première section informatique, Katherine Goble Johnson est reconnue par ses collègues masculins pour son rôle déterminant dans la conquête spatiale.
C'est un film qui a le mérite de raconter une histoire en faveur d'une minorité et de lutter contre une des zones d'ombre de l'histoire. Cependant je suis gênée par plusieurs points.

- La science et le mythe du génie
La séquence d'ouverture du film montre la jeune Katherine comme une surdouée à qui les chiffres et les figures mathématiques semblent parler, comme Jeanne d'Arc ou Harry Potter. Adulte, toutes les découvertes de Katherine viennent d'un « moment de génie » et jamais d'un long travail pénible. Quiconque a déjà fait de la recherche sait bien que de tels moments n'existent pas. De même, l'apprentissage, sûrement pénible, du code informatique par Dorothy n'est pas montré. On a l'impression que la lecture rapide d'un livre fait d'elle une spécialiste du sujet. Ô insanités ! Comme elle a dû travailler et échouer d'abord !

- Des héroïnes prédestinées
Mary Jackson, Dorothy Vaughan et Katherine Goble sont des surdouées, des femmes hors-norme. Elle sont rudoyées et humiliées quotidiennement mais ne se laissent pas détourner de leur route. Elles ne doutent pas d'elles-mêmes, ne commettent pas d'erreurs non plus. Face aux obstacles les plus épineux, elles réussissent du premier coup à la manière de Mary Jackson qui retourne un juge en sa faveur en quelques phrases, car évidemment, elle maîtrise à la perfection la langue et ne se laisse pas impressionner par le cérémoniel du tribunal. De telles personnes peuvent-elle exister ?

Cette représentation de la science sous l'égide du génie et des personnages sous l'axe des super-héros ne pose pas uniquement un problème de réalisme. Le problème est plus politique car « Les figures de l'ombre » nous biberonne depuis le début que c'est une histoire de prédestination. Katherine est née géniale et elle réussit tout ce qu'elle entreprend. Ça va marcher pour elle, c'est écrit depuis sa naissance. C'est la même chose pour ses copines : malgré les obstacles et le racisme, il n'y a pas de doutes à avoir. Le film nous dit-il que les collègues de Mary, Dorothy, Katherine qui n'ont pas réussi leur carrière le doivent essentiellement à leur manque de pugnacité et de courage ? Ou à un manque de capacité ?


Ce mythe de la prédestination masque la dimension sociétale de la réussite. En effet, si les enfants sont ainsi prédestinés, quel est le sens d'une politique sociale ? Il faut seulement veiller à ce que les institutions (la justice, la NASA, la police) ne mettent pas de bâton dans les roues de l'individu pour qu'il puisse se réaliser. Ce bon vieux mythe américain, où l'homme ne doit son succès qu'à lui-même (et à Dieu) pose problème lorsqu'on veut parler d'une inégalité profonde et instituée. Non, la réussite de Katherine, Dorothy et Mary n'est pas due au destin. Si on se plonge plus en détail sur la vie des trois héroïnes, trois conditions sont réunies : soutien des parents dès l'enfance, possibilité d'aller à l'université grâce à des bourses et des programmes spécifiques, rencontres déterminantes. Le film aurait gagné en justesse et en sens à le montrer davantage.

Si l'équipe du film entendait délivrer un message fort et politique, c'est un demi- échec.

JGN